La révolution du streaming…

rechercheL’explosion du nombre de sites Web diffusant des programmes télévisés crée une nouvelle façon de consommer les fictions. Mais la frontière entre le légal et l’illégal demeure très floue.

Décryptage
Durablement installée parmi les internautes, la pratique du streaming marque l’émergence de la télévision à la carte, qu’on se crée en choisissant sur Internet, avec un ordinateur ou une tablette, les programmes qu’on veut regarder. Plus besoin d’attendre leur diffusion à une date et à une heure précise. Plus besoin, non plus, de programmer l’enregistrement de l’émission: tout est là, à portée de souris. Jeunes et moins jeunes s’y adonnent volontiers, si l’on en croit le palmarès des séries visionnées sur Internet: Plus belle la vie arrive en tête , suivie de NCIS, Person of Interest, Dexter,Les Experts, Body of Proof, Grey’s Anatomy et Dr House. Selon l’étude, la majorité des séries sont visionnées de manière légale, essentiellement sur les sites de télévision de rattrapage. Serait-ce la fin du streaming illégal? Pas si sûr.

Explications
Le phénomène est difficile à chiffrer précisément. L’enquête d’Opinion Way pour Hadopi, établie à partir d’un questionnaire rempli volontairement par des internautes, conclut que les séries sont majoritairement regardées en streaming de manière légale (à hauteur de 57 % d’adeptes contre 37 % pour le visionnage illicite), un phénomène favorisé par les offres de TV de rattrapage. «C’est une pratique très démocratisée qui touche à des niveaux équivalents toutes les catégories de populations d’internautes», souligne l’étude, qui observe aussi que «de façon très nette, le streaming est plus pratiqué que le téléchargement».

Si l’on exclut iTunes, absent de l’enquête, les sites de TV de rattrapage M6Replay, Pluzz, TF1 et CanalPlay font partie de la liste des dix sites les plus utilisés en France avec YouTube et DailyMotion. Mais une grande partie des noms qui apparaissent dans le tableau d’Hadopi sont ceux de sites illégaux: Dpstream.net, Mixturecloud.com, Dpstream.tv, Emule, Allostreaming, Streamiz, Alloseries, Purevid, etc.

Une majorité des femmes (51 %) regarde les séries télévisées sur Internet, selon l’étude Hadopi. Parmi les internautes qui fréquentent les sites illégaux, tous ne sont pas des irresponsables ou de dangereux pirates. On trouve en effet, dans le lot, des Français installés à l’étranger qui ne peuvent pas regarder la télévision française et qui ne parviennent pas à se connecter aux sites des chaînes nationales. Et qui regrettent l’absence de contenus en français sur les services de vidéos étrangers.

Oui. À l’origine, il fallait utiliser un ordinateur et se connecter aux sites Web des chaînes. Avec souvent de gros problèmes d’incompatibilité technique. Maintenant, la plupart des téléviseurs récents sont capables de se connecter à Internet et la majorité des box ADSL avec la télé incluse proposent dans leurs menus l’accès direct à des émissions déjà diffusées. Il existe aussi des boîtiers annexes, à connecter au téléviseur. Mais attention: chaque chaîne négocie avec chaque constructeur, ce qui explique que certains services de «replay» ne sont pas disponibles sur tous ces produits.

Un minimum de bon sens suffit: si l’adresse du site correspond au nom de la chaîne qui diffuse habituellement la série (tf1.fr, pluzz.francetv.fr, d8.tv, etc.) et que son logo s’affiche en évidence, il y a de fortes chances qu’il s’agisse du site officiel et légal de la chaîne en question. Si la page présente une quantité de listes et de liens, des publicités omniprésentes et des demandes d’inscription, c’est qu’on se trouve selon toute vraisemblance sur un site illégal. Ce que confirme, en général, l’affichage de fenêtres pop-up au moindre clic, l’ouverture de nouvelles pages et la mauvaise qualité des vidéos. Certains sites parfaitement légaux peuvent aussi, à leur insu, diffuser des œuvres piratées, comme Dailymotion ou YouTube. Leurs contenus provenant des internautes eux-mêmes, a priori sans vérification, ces services prennent parfois du temps à faire respecter le droit d’auteur.

La majorité des sites de streaming illégal ne sont, en fait, que des portails qui regroupent des liens vers d’autres sites, principalement des services de stockage en ligne sur lesquels des particuliers déposent des vidéos. Pour limiter les risques juridiques, ils sont domiciliés dans des pays choisis pour leur législation particulièrement souple. Les serveurs de Purevid.com et Dpstream.net sont installés à Panama, ce dernier dépendant de la législation de Belize. MixtureCloud est hébergé à Hongkong et streamiz.nu a enregistré son service dans l’île océanienne de Niue. Pour se financer, ces sites demandent une inscription payante ou débordent de publicités en tout genre: bannières, pop-up, liens cachés, faux boutons, etc.

Non. Contrairement au téléchargement en peer-to-peer et sur les services de «torrent», le streaming ne nécessite qu’un clic sur une page Web pour regarder un film ou une série. Avec le plus souvent quelques inconvénients: certains bombardent l’internaute de publicités et parfois de logiciels espions, d’autres limitent le temps de visionnage ou exigent une inscription (qui peut être payante), et la qualité des vidéos laisse généralement à désirer. En pratique, il existe une astuce pour regarder les vidéos sans restriction: il suffit de passer par un site de «débridage». Une manière de voler le voleur…

C’est l’objectif des lois antipiratage et sur le droit d’auteur. La justice a ainsi décidé, en novembre dernier, de s’attaquer aux plus gros sites de streaming illégal accessibles en France, comme fifostream, alloshowtv, allomegavideo, allomovies, alloshare, dpstream.tv et une dizaine d’autres, dépendant du réseau Allostreaming. Les juges ont demandé aux fournisseurs d’accès à Internet et aux moteurs de recherche de bloquer l’accès à ces sites. Google doit ainsi «supprimer des réponses du moteur de recherche les résultats (titre, descriptif, adresse URL) envoyant vers les pages Web» de ces sites. Mais la décision de justice n’ordonne pas l’arrêt de ces sites, seulement leur inaccessibilité sur le territoire français. Rien ne les empêche de renaître ailleurs. La plupart d’entre eux ont fermé et de nouveaux sites aux noms très proches ont, depuis, fait leur apparition. Enfin, il existe une multitude d’astuces pour contourner les blocages décidés par les autorités.

Théoriquement, pas grand-chose… Les plus exposés sont les responsables des sites de streaming qui diffusent des œuvres télévisuelles ou cinématographiques sans l’autorisation de leur auteur. En commettant un délit de contrefaçon de droit d’auteur, ils risquent une amende de 300.000 euros et une peine de trois ans d’emprisonnement. L’internaute qui en profite, lui, n’a ni téléchargé ni partagé la vidéo: il n’est donc pas complice de ce délit. Sauf que… certains juges estiment que le fait de stocker, même provisoirement, le flux vidéo dans la mémoire de l’ordinateur amène àconsidérer l’internaute comme un receleur, puisqu’il détient à ce moment un contenu illicite. L’article 321-1 du Code pénal décrit le recel ­comme «le fait, en connaissance de cause, de bénéficier, par tout moyen, du produit d’un crime ou d’un délit». En consultant volontairement un site qui diffuse illégalement des œuvres protégées, l’internaute agit donc «en connaissance de cause».

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