La pauvreté à la télé : sociologie ou voyeurisme ?…

firetvLa télévision est friande d’épisodes trash tournés dans les quartiers défavorisés des pays riches. Mais leur mise en scène fait souvent polémique, comme en Australie avec une émission de la chaîne publique SBS One.

Tout a commencé par un pet. Le tollé suscité par la série « documentaire » australienne Struggle Street (qu’on pourrait traduire par « Rue de la galère ») a éclaté dès la diffusion d’une bande-annonce une semaine avant le premier épisode. On y voyait les habitants d’une banlieue défavorisée de Sydney se droguer, se battre, jurer, une femme traiter sa chatte de « traînée » et un homme envoyer un pet bruyant, donc. Le maire qualifia le programme de « pornographie de la pauvreté financée par la redevance » et, le jour du lancement de l’émission, ses camions poubelles bloquèrent les locaux de la chaîne publique SBS One pour exprimer ce que lui inspirait ce programme. Parmi les manifestants, Peta, la femme d’Ashley, l’homme qui avait été filmé au mauvais moment, expliqua aux journalistes qu’elle venait aussi défendre l’honneur de ses dix enfants et dix-huit petits-enfants, parmi lesquels son fils accro aux métamphétamines et sa fille handicapée, qui étaient déjà victimes de harcèlement sur les réseaux sociaux.

Le spectacle de la pauvreté dans les pays riches est à la mode à la télé. Mi-mai, une semaine après le scandale Struggle Street, la chaîne publique britannique Channel 4 débutait la deuxième saison de la série « documentaire » Benefits Street (« La rue des assistés »), qui avait lancé la tendance il y a un an. Depuis, une chaîne publique au Danemark et des chaînes privées aux Pays-Bas et en Allemagne ont à leur tour observé pendant plusieurs mois les habitants de quartiers où aucun téléspectateur ne voudrait habiter. Au Royaume-Uni, le programme participa au débat national sur la réduction des dépenses sociales et engendra de nombreux « produits dérivés » sur la même chaîne ou sur des chaînes concurrentes qui pointaient du doigt, voire stigmatisaient, de potentiels profiteurs du système d’assistance. Les téléspectateurs et les diffuseurs en redemandaient, mais quand Channel 4 tourna une suite intitulée cette fois « La rue des immigrés », les riverains, qui avaient compris le système de la télé-pauvreté, se rebellèrent et la série avorta. Un autre producteur britannique connu pour ses portraits des quartiers en difficulté eut alors l’idée de vendre son savoir-faire à la chaîne publique australienne SBS One, réputée pour ses documentaires sur les aborigènes et les cultures du monde, sa programmation exigeante et ses audiences confidentielles.

En visionnant le premier épisode, les riverains de Struggle Street, suivis pendant six mois, et qui n’avaient bien sûr pas de droit de regard, ne se reconnurent pas. Le même Ashley, qui, pendant le tournage, fut diagnostiqué dément de type Alzheimer, passait selon sa femme non seulement pour un « bogan » (l’archétype du « prolo » dans la culture populaire australienne), mais aussi pour le vieux fou handicapé de service. Le fameux pet de son mari avait été coupé in extremis au montage, mais l’aide qu’elle apportait elle-même à sa communauté était également passée sous silence. Dans le deuxième épisode, une femme enceinte se découvrit assise sur les toilettes en train de fumer une pipe à eau. Et où se plaignirent ces participants qui se sentaient abusés ? Devant les caméras des chaînes rivales, privées et publiques, qui se jetèrent sur ce scandale national dans des émissions spéciales sous prétexte de rétablir la dignité de ces défavorisés exploités (par la concurrence). SBS One défendit l’intégrité de ce qu’elle insistait pour appeler un « documentaire » nécessaire et pas une télé-réalité voyeuriste, mais diffusa tout de même les deux derniers épisodes plus vite que prévu. Ce fut le plus gros succès de toute l’histoire de la chaîne : le précédent record d’audience était jusqu’alors détenu par un autre programme controversé intitulé Retourne dans ton pays, qui abordait la question des migrants en proposant à des Australiens de traverser l’océan sur un rafiot…

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