Théâtre en direct : le nouveau bon filon de la télévision ?…

Chaque retransmission d’une pièce en direct est (quasiment) synonyme de succès pour les chaînes. Le théâtre semble n’avoir jamais eu autant la cote à la télévision. Décryptage.

Non, le théâtre n’est plus ringard. Longtemps cantonné dans l’inconscient collectif à ses glorieuses années du temps d’Au théâtre ce soir avec Pierre Sabbagh, le genre retrouve des couleurs à la télévision depuis quelques années. Toutes les chaînes semblent désormais mettre les planches à l’honneur sur leur antenne. Hasard de programmation ou signe d’une véritable tendance et d’une appétence des chaînes pour le théâtre, les téléspectateurs auront l’embarras du choix ces prochains jours pour voir des pièces, confortablement installés sur leurs canapés. Après Je préfère qu’on reste amis ce mardi soir sur France 2 (5,1 millions de téléspectateurs, record d’audience pour une pièce en direct en prime depuis 2008), les amateurs de théâtre pourront découvrir Le Placard de Francis Veber avec Elie Semoun vendredi 29 mai sur D8, Pour combien tu m’aimes? le samedi 30 mai sur Paris Première ou encore À gauche en sortant de l’ascenseur avec Stéphane Plaza le jeudi 3 juin sur M6. Mais pourquoi le théâtre semble-t-il avoir (re)trouver grâce aux yeux des patrons de chaînes?

Quand on demande à Nicolas Auboyneau, directeur de l’unité des programmes musique et spectacles vivants de France Télévision, s’il a remarqué que le public semble de plus en plus demandeur de théâtre à la télévision, celui-ci répond sans tarder, amusé: «Oui, parce que c’est grâce à nous!». Et il n’a pas tort. Depuis près de huit ans, France Télévisions ose programmer régulièrement des pièces de théâtre en direct sur ses antennes. Un pari qui était loin d’être gagné d’avance et que la concurrence avait vu arriver d’un oeil moqueur. Mais un pari qui s’est révélé payant au fil des années. Les faits sont là: France 2 réalise d’excellentes audiences grâce au théâtre. En décembre dernier, Gérard Jugnot triomphait notament sur la chaîne avec Cher Trésor en réunissant près de 4,8 millions de téléspectateurs (soit 17,9% de PDA). Mais pour autant, même si les succès s’enchaînent, le théâtre en direct ne garantit pas toujours de tutoyer les sommets. En février dernier, la pièce Vous êtes mon sujet portée par Gérard Darmon essuyait un revers avec seulement 1,6 million de curieux (soit 6,5% de PDA). Le théâtre est un bon filon, à quelques conditions…

France Télévisions a fait du théâtre un genre majeur
Comme l’explique Nicolas Auboyneau, programmer du théâtre en direct est toujours «une vraie prise de risque» et dépend essentiellement des opportunités. Si France 2 diffuse en moyenne 7 à 8 pièces par an, certaines années font figure d’exception. En 2013, la chaîne n’a en effet diffusé qu’une seule pièce en direct. Pour «s’assurer» que les téléspectateurs répondent présents, Nicolas Auboyneau reconnaît que certains critères doivent être pris en compte: «Pour une programmation en première partie de soirée, si on ne réunit que 2 millions de personnes, on est déçu, même si c’est beaucoup pour le théâtre. Pour que le public vienne, tous les détails comptent. Il faut que la pièce soit populaire, bien sûr, mais il faut aussi faire attention à la décoration, à la mise en scène. Le grotesque, par exemple, on s’est rendu compte que cela pouvait être repoussant à la télévision.»

Si le genre du théâtre souffrait d’une mauvaise réputation à la télévision (on le disait impossible à filmer), France Télévisions a su «le moderniser et en faire un genre majeur». Mais le groupe n’est plus seul à s’aventurer sur ce terrain et d’autres chaînes surfent tout doucement sur ses plates-bandes. Un constat qui n’inquiète pas le directeur de l’unité des programmes musique et spectacle vivant du groupe: «Les chaînes de la TNT ont raison de le faire. C’est une saine émulation et on ne peut pas absorber toutes les pièces de toute façon!»

Mais chaque chaîne joue la carte du théâtre à sa façon. Du côté de TF1 et M6, les téléspectateurs peuvent voir du théatre en direct, mais surtout si «les stars maison» sont de la partie. Ainsi, TMC (chaîne du groupe TF1) permettait à ses téléspectateurs en janvier dernier de découvrir son animateur Jean-Luc Reichmann dans Hibernatus quand M6 proposera le 3 juin prochain de mettre en avant les premiers pas de Stéphane Plaza sur les planches dans À gauche en sortant de l’ascenseur. Tout le monde y trouve son compte. La chaîne et le public (et l’animateur).

Les critères d’une pièce sur D8: «une comédie grand public avec un casting de qualité»
Du côté de D8, pas question non plus de parler de tendance pour évoquer le retour en fanfare du théâtre à la télévision. Si la chaîne est présente dans le genre du spectacle vivant depuis ses débuts, Thierry Cheleman, directeur de cette unité sur D8, assure que «le théâtre en direct est rare sur la chaîne», parce que celle-ci souhaite le rendre «évènementiel». Pas question donc de choisir la mauvaise pièce. Les critères sont alors très clairs: «une comédie grand public avec un casting de qualité». Le Placard diffusé ce vendredi 29 mai entre par définition parfaitement dans cette case.

Si les différents directeurs des unités du spectacle vivant assurent que le coût d’une retransmission d’une pièce de théâtre en direct revient à celui d’un prime habituel sur leurs chaînes respectives, tous reconnaissent que programmer une pièce relève parfois d’un parcours du combattant. Il faut négocier soit avec la production, soit avec le théâtre ; la diffusion peut être repoussée si la pièce est prolongée ; des acteurs peuvent s’opposer à une diffusion en direct de peur de se «mettre en danger», etc… Et parfois, le cinéma peut même venir empêcher de retransmettre une pièce si une société de production acquiert les droits avant un potentiel diffuseur. Nicolas Auboyneau reconnaît avoir connu en ce sens deux grosses déceptions: l’impossibilité de pouvoir diffuser les pièces à succès Le Prénom avec Patrick Bruel (adaptée au cinéma en 2011) et Le Dieu du Carnage de Yasmina Reza (adaptée par Roman Polanski en 2011). Deux actes manqués qui n’empêcheront pas le théâtre d’avoir encore de beaux jours sur le petit écran…

Laisser un commentaire